samedi 13 avril 2013

veille

© Tom-R

J'habite dans un appartement de deux pièces, composé d'une entrée, d'un salon, d'une chambre, d'une kitchenette et d'une salle de bains avec baignoire. Chez moi je n'ai pas de miroirs. Je me regarde dans les yeux des autres et dans toutes les vitrines du monde, mais pas chez moi.
L'appartement donne sur une cour d'école d'où j'entends, le matin les cris des enfants, à dix heures et demi, et à trois heures. La sonnerie de la première récré annonce généralement la fin de ma nuit.
La première pièce, celle dans laquelle on entre, c'est la scène. Sur du parquet, dont je me dis qu'il craque, un canapé gris clair en velours sur lequel j'ai déposé des coussins violets pour faire contraste. Au sol, un tapis que j'appelle ancien, placé de travers. En face, une table en bois blanc et trois chaises noires autour, dont l'une reste généralement vide. Le contour des fenêtres est peint en gris. La lumière éclaire mes pieds le matin, mes seins l'après-midi.
Dehors, des nuages blancs sont posés ça et là sur un ciel bleu gris. On entre dans ma chambre par une petite porte grise. Mon lit tout blanc est fait. Un placard s'ouvre sur des robes à faire crever de jalousie n'importe quelle femelle normalement constituée, et sur une collection de chaussures, juste ce qu'il faut. Je m'habille toujours pareil, pour passer inaperçue. Sauf qu'un personnage vient de m'être servi sur un plateau, devant ma porte.
Je naviguerai dans une image faite de possibles plus que de réalités. Mon appartement deviendra un laboratoire à fabriquer une fille que l'on repère même quand elle est en pyjama au bord d'une route abandonnée. Des contours neufs et mouvants délimiteront ma transparence en la masquant, et me rendront visible. Je construirai une marionnette, un pantin infaillible, que j'habillerai au fur et à mesure. Il faudra se préparer. Se préparer et répéter.
Je deviendrai cette femme fatale qui pioche un homme au vol pour n'en faire qu'une bouchée. J'aurai de nouvelles épaules, et des regards qui en disent longs. Je m'inventerai des rêves, les rêves qu'Anna fait la nuit, et que j'interpréterai pour comprendre sa vie.
Les autres, le hasard, l'extérieur, deviendront mon terrain de jeux. Comme lorsque je décide de me trouver un emploi. S'introduire dans la vie par les quelques trous qu'elle laisse sans surveillance.
© Pauline Klein - alice kahn

dimanche 7 avril 2013

pluie à part

© Tom-R

Mes vêtements sèchent sur moi, je n'ai pas eu la force de les quitter, je suis lovée dans les bras du fauteuil qui me porte. Les toits d'en face brillent sous la faible lumière de l'aube. J'aperçois mon voisin de palier qui court jusqu'à sa voiture, puis ressort en faisant des grands signes à sa femme qui lui jette un sac. Je suis spectatrice d'un monde lointain, auquel je ne parviens pas à me raccrocher.
J'ai toujours aimé la pluie, les siestes déraisonnables qu'elle suggère, les traversées téméraires d'une ville inconnue en quête d'un abri, d'un chemin de traverse ; j'aime la pluie le dimanche, la pluie dans un port.
© Michèle Lesbre - écoute la pluie

vendredi 5 avril 2013

ciel d'acier

© Tom-R

Le jour se lève malgré le ciel d'acier,
je suis épuisée,
tout me semble irréel.

© Michèle Lesbre - écoute la pluie

mercredi 3 avril 2013

écoute la pluie

Dehors les éclairs déchiraient un beau ciel de plomb. J'ai eu soudain un fou rire, immense, irrépressible, j'ai couru jusqu'aux toilettes pour tenter de me calmer, mais c'était impossible. Les larmes coulaient. La pluie intérieure.
Ce fou rire incongru n'était sans doute que l'effet de ma sidération devant la béance qu'avait ouverte l'homme du métro. Tu étais sur l'autre rive, inatteignable et pourtant si proche. Je tentais de trouver une passerelle entre lui et toi, entre nous trois, quelque chose d'infiniment ténu mais qui tisserait un lien que je pressentais confusément, quelque chose d'étrange provoqué par sa chute, dont l'image imprimée dans ma mémoire venait s'ajouter à celles qui nous rapprochent depuis longtemps, les tiennes. Son corps en suspens s'inscrivait soudain parmi elles, bousculant notre petit monde organisé que, déjà, ton départ à Nantes avait perturbé.
Lorsque je suis revenue dans la salle, d'autres clients étaient arrivés, et j'ai lu dans le regard du serveur qu'il désirait très fort que je paie et que je quitte les lieux. Ce que j'ai fait. J'avais encore un long chemin à parcourir, mais la marche, même sous ce déluge, me faisait du bien, je sentais la pluie se faufiler dans mon cou, ruisseler sur mon visage en m'aveuglant parfois, c'était un abandon total, quelque chose d'infiniment doux, une volupté de chagrin et de liberté que je m'autorisais enfin.
Peu à peu, la violence à laquelle j'avais tenté de résister pendant toute la nuit semblait s'atténuer. J'avais un désir immense de paix. Peut-être fallait-il que je cède à cet homme, à son geste, à sa protestation silencieuse dont j'ignorerais toujours la cause, mais à laquelle il m'avait associée avec son sourire. Je le laissais s'installer en moi, avec tout son mystère, je l'adoptais.
© Michèle Lesbre

dimanche 31 mars 2013

le vacarme du monde

http://andreeachiru.tumblr.com/
© Andreea Chiru
 
Les choses arrivent, les événements, les anecdotes, les soubresauts des jours. Parfois la vie semble n'être que cela, rien que cela. Elle se faufile entre une multitude d'accidents heureux ou malheureux, de rencontres et de séparations, de détails infimes dont le sens nous échappe le plus souvent. On se demande quand tout va s'organiser enfin, être tangible, évident. On attend, tout se disperse dans le désordre et pendant ce temps la vie est en marche, en fuite même, car chaque jour ou presque la mort nous chuchote, viens, ne cherche plus, repose toi, je m'occupe de tout. Elle non plus nous ne la reconnaissons pas, nous savons seulement qu'elle doit advenir. Son murmure se perd dans le vacarme du monde, pour mieux nous surprendre, nous saisir au vol...

© Michèle Lesbre, la petite trotteuse, 2005

dimanche 24 février 2013

fermer l'oeil de la nuit

J'ai construit des trous d'air, de l'espace, des zones de non-droit, des frontières entre les parties qui composent mon intérieur. J'ai plusieurs chambres, toutes roses et rouges, luisantes et fraîches, maintenues à température stable et dans lesquelles il fait toujours noir. On passe d'une pièce à l'autre en glissant dans des vaisseaux rutilants aux parois transparentes et à travers lesquelles on peut apercevoir la vie, ailleurs, sorte d'extérieur mouvant. Les différentes pièces de mon corps sont séparées par des limites et des mots, les effets de la réalité emmagasinés dans des parties que je ne contrôle pas. J'ai des souvenirs amoureux dans le fond de l'oeil, des traces de violence qu'on a portées contre moi entre les omoplates, un baiser encore imprimé à l'intérieur de la cuisse, un son gravé derrière mon oreille et qui vibre sans prévenir dans mon lobe, comme une punaise. Mes ongles poussent pour toucher plus loin mais je les coupe à temps. Je connais la forme des reins et des poumons, des ailes d'ange, celle du coeur presque noir, les trompes comme des oreilles d'éléphant, le fémur, un os à ronger, le squelette du pied, une trace de patte d'oiseau sur le sable mouillé. Il s'en passe des choses. A la limite avec l'extérieur, au bord du contour formé par la chair, des trous laissent pénétrer l'air du dehors, le monde des autres, le monde tout court.

jeudi 21 février 2013

mercredi 20 février 2013

20 février


© Tom-R



Je passe inaperçue, mais je dépose des traces de ma présence. Je vis pour ne me souvenir que des moments d'absence.
© Pauline Klein, Alice Kahn, 2010