vendredi 5 avril 2013

ciel d'acier

© Tom-R

Le jour se lève malgré le ciel d'acier,
je suis épuisée,
tout me semble irréel.

© Michèle Lesbre - écoute la pluie

mercredi 3 avril 2013

écoute la pluie

Dehors les éclairs déchiraient un beau ciel de plomb. J'ai eu soudain un fou rire, immense, irrépressible, j'ai couru jusqu'aux toilettes pour tenter de me calmer, mais c'était impossible. Les larmes coulaient. La pluie intérieure.
Ce fou rire incongru n'était sans doute que l'effet de ma sidération devant la béance qu'avait ouverte l'homme du métro. Tu étais sur l'autre rive, inatteignable et pourtant si proche. Je tentais de trouver une passerelle entre lui et toi, entre nous trois, quelque chose d'infiniment ténu mais qui tisserait un lien que je pressentais confusément, quelque chose d'étrange provoqué par sa chute, dont l'image imprimée dans ma mémoire venait s'ajouter à celles qui nous rapprochent depuis longtemps, les tiennes. Son corps en suspens s'inscrivait soudain parmi elles, bousculant notre petit monde organisé que, déjà, ton départ à Nantes avait perturbé.
Lorsque je suis revenue dans la salle, d'autres clients étaient arrivés, et j'ai lu dans le regard du serveur qu'il désirait très fort que je paie et que je quitte les lieux. Ce que j'ai fait. J'avais encore un long chemin à parcourir, mais la marche, même sous ce déluge, me faisait du bien, je sentais la pluie se faufiler dans mon cou, ruisseler sur mon visage en m'aveuglant parfois, c'était un abandon total, quelque chose d'infiniment doux, une volupté de chagrin et de liberté que je m'autorisais enfin.
Peu à peu, la violence à laquelle j'avais tenté de résister pendant toute la nuit semblait s'atténuer. J'avais un désir immense de paix. Peut-être fallait-il que je cède à cet homme, à son geste, à sa protestation silencieuse dont j'ignorerais toujours la cause, mais à laquelle il m'avait associée avec son sourire. Je le laissais s'installer en moi, avec tout son mystère, je l'adoptais.
© Michèle Lesbre

dimanche 31 mars 2013

le vacarme du monde

http://andreeachiru.tumblr.com/
© Andreea Chiru
 
Les choses arrivent, les événements, les anecdotes, les soubresauts des jours. Parfois la vie semble n'être que cela, rien que cela. Elle se faufile entre une multitude d'accidents heureux ou malheureux, de rencontres et de séparations, de détails infimes dont le sens nous échappe le plus souvent. On se demande quand tout va s'organiser enfin, être tangible, évident. On attend, tout se disperse dans le désordre et pendant ce temps la vie est en marche, en fuite même, car chaque jour ou presque la mort nous chuchote, viens, ne cherche plus, repose toi, je m'occupe de tout. Elle non plus nous ne la reconnaissons pas, nous savons seulement qu'elle doit advenir. Son murmure se perd dans le vacarme du monde, pour mieux nous surprendre, nous saisir au vol...

© Michèle Lesbre, la petite trotteuse, 2005

dimanche 24 février 2013

fermer l'oeil de la nuit

J'ai construit des trous d'air, de l'espace, des zones de non-droit, des frontières entre les parties qui composent mon intérieur. J'ai plusieurs chambres, toutes roses et rouges, luisantes et fraîches, maintenues à température stable et dans lesquelles il fait toujours noir. On passe d'une pièce à l'autre en glissant dans des vaisseaux rutilants aux parois transparentes et à travers lesquelles on peut apercevoir la vie, ailleurs, sorte d'extérieur mouvant. Les différentes pièces de mon corps sont séparées par des limites et des mots, les effets de la réalité emmagasinés dans des parties que je ne contrôle pas. J'ai des souvenirs amoureux dans le fond de l'oeil, des traces de violence qu'on a portées contre moi entre les omoplates, un baiser encore imprimé à l'intérieur de la cuisse, un son gravé derrière mon oreille et qui vibre sans prévenir dans mon lobe, comme une punaise. Mes ongles poussent pour toucher plus loin mais je les coupe à temps. Je connais la forme des reins et des poumons, des ailes d'ange, celle du coeur presque noir, les trompes comme des oreilles d'éléphant, le fémur, un os à ronger, le squelette du pied, une trace de patte d'oiseau sur le sable mouillé. Il s'en passe des choses. A la limite avec l'extérieur, au bord du contour formé par la chair, des trous laissent pénétrer l'air du dehors, le monde des autres, le monde tout court.

jeudi 21 février 2013

mercredi 20 février 2013

20 février


© Tom-R



Je passe inaperçue, mais je dépose des traces de ma présence. Je vis pour ne me souvenir que des moments d'absence.
© Pauline Klein, Alice Kahn, 2010

lundi 18 février 2013

le hors champ

© Tom-R

La porte de mon appartement s'ouvre sur du hors champ. Elle donne dehors, sur le reste. Je coupe là où je peux, et je ne garde que les endroits, les moments sur lesquels mon regard choisit d'y construire une forme. J'en fais des bouts de territoires sur lesquels je m'efforce de régner, et que je ramène chaque soir, en fermant bien la porte derrière moi. Parfois, les restes essaient de pénétrer quand même, alors je me relève, je fais des petits tas que je balaie et que j'envoie sur le pallier.
© Pauline Klein - Alice Kahn

samedi 26 janvier 2013

papet

© Tom-R
 
C'est ma ville, mon quartier, mes rues et mes passants, que je regarde calmement, rassurée de les voir marcher, courir, s'arrêter, vivre une vie que je ne connais pas. De toute façon, ils sont dans une image. Une image dans un cadre, dont je suis spectatrice, et que je pourrais raconter, comme on raconte un rêve, à d'autres gens qui souriront, ou pas d'ailleurs, et me donneront leur interprétation, mauvaise ou bonne.
© Pauline Klein - Alice Kahn

vendredi 18 janvier 2013

alice kahn

J'explique qu'il travaille sur la différence entre ce à quoi on s'attend et ce qui arrive vraiment. Il fait des photos, des portraits aussi. Il en a fait un de moi que je déteste, mais qu'il adore. Peut-être qu'il faut juste que je m'y habitue.
Le blond qui s'intéresse depuis peu à la photographie, précise qu'il n'y connait pas grand chose, et pose des questions sur le travail de William.
J'explique son rapport à la représentation et à la réalité. Je dis que son travail consiste à faire disparaître l'oeuvre photographique au profit du modèle.
Chacun présente son petit couple comme à un concours de beauté pour chiens. Bien brossé, et en piste.
Peu importe comment on se rencontre je me dis. L'autre n'a jamais rien à voir avec qui l'on voudrait qu'il soit. Il est juste un miroir, un espoir. Je me dis que j'ai la chance d'être à jamais une autre que celle avec qui William vivra.
Le gros blond pourra toujours essayer de s'imaginer une autre que sa femme parfaite quand il feront l'amour, il vivra avec elle. Pas William.
C'est moi qui serait obsédée à jamais par cette femme. C'est moi qui la verrai dans mes rêves, dans la rue, dans les ombres, dans les jambes et les seins des autres. C'est moi.